Les Voyages de la Saucisse FR · EN
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Nº 009 / 144

Salama da sugo

Europe de l’Ouest / Italie / Émilie / Ferrare

Saucisse à cuire de Ferrare, embossée dans la vessie du porc, à la mêlée mêlant viande maigre, gras, foie et langue, longuement maturée, puis pochée pendant plusieurs heures avant d’être servie à la cuillère sur de la purée.

Ingrédients (pour 1 kg de mêlée)
Épaule et cou de porc, maigre500 g
Gorge ou poitrine de porc (gras)250 g
Foie de porc100 g
Langue de porc, échaudée et parée100 g
Joue de porc50 g
Sel fin28 g
Poivre noir moulu4 g
Cannelle moulue1,5 g
Clous de girofle moulus1 g
Muscade râpée1,5 g
Ail frais écrasé3 g
Vin rouge tannique (Sangiovese, Lambrusco vieux)80 ml
Marsala ou cognac (optionnel)20 ml
Vessie de porc nettoyée1 pièce
Ficelle de boucher solide—
Recette
  1. Préparation des viandes : Travailler les viandes très froides. Échauder la langue, la peler, la parer. Dégraisser le foie et en retirer les canaux biliaires.
  2. Hachage : Hacher l’ensemble des viandes maigres et grasses à la grille de 6 à 8 mm. Hacher le foie et la langue séparément, plus finement (grille de 4 mm), puis les incorporer à la mêlée principale. La langue peut aussi être coupée en petits dés, visibles à la coupe, selon la tradition familiale.
  3. Assaisonnement : Mélanger les épices, l’ail, le sel, le vin rouge et l’éventuel Marsala. Incorporer aux viandes. Pétrir vigoureusement pendant 8 à 10 minutes jusqu’à obtenir une mêlée homogène et collante.
  4. Repos : Laisser reposer la mêlée au réfrigérateur pendant 24 à 48 h pour permettre le développement des arômes.
  5. Préparation de la vessie : Faire tremper la vessie dans de l’eau froide vinaigrée pendant plusieurs heures, puis la rincer abondamment.
  6. Embossage : Remplir la vessie de mêlée en tassant fermement pour chasser toutes les poches d’air. Coudre l’ouverture solidement.
  7. Ligature : Ficeler la salama en huit ou en seize quartiers, en faisant passer la ficelle autour de la vessie, pour former une cage, ce qui lui donne sa forme sphérique caractéristique et segmentée.
  8. Maturation : Suspendre dans un local frais (12-15 °C), ventilé et sombre, pendant au moins 6 mois, idéalement 8 à 12 mois. Une couche de moisissure naturelle se développe à la surface ; elle est le signe d’une bonne maturation.
  9. Préparation à la cuisson : Brosser la salama mature pour en retirer les moisissures de surface, puis la tremper toute une nuit dans de l’eau tiède.
  10. Test de la piombatura : Plonger la salama dans une grande marmite d’eau froide. Si elle coule, elle est saine ; si elle remonte, des poches d’air se sont formées pendant la maturation, signe possible de rancissement.
  11. Cuisson : Envelopper la salama dans un linge fin, puis la suspendre à une cuillère en bois posée en travers de la marmite, de manière qu’elle reste immergée sans toucher ni le fond ni les parois. Pocher à frémissement (90-95 °C) pendant 4 à 8 h selon la taille et la durée de maturation. Ne pas piquer.
  12. Service : Sortir délicatement, ouvrir le sommet en cercle au couteau et extraire la viande à la cuillère, ou retirer la peau entière et la présenter dans un plat creux pour recueillir le jus. Servir très chaud sur de la purée de pommes de terre, qui reçoit une cuillerée du jus rouge libéré lors de la coupe.
Notes

La salama da sugo se fabrique dans la province de Ferrare, et plus précisément dans une poignée de communes - Buonacompra, Madonna dei Boschi, Poggio Renatico, Vigarano Mainarda, Portomaggiore et Fiscaglia, qui se disputent depuis longtemps la primauté du produit et organisent chacune sa propre fête annuelle. Sa singularité tient à un assemblage rare : une mêlée qui réunit viande maigre, gras, foie et langue dans un boyau lui-même peu commun en Italie, la vessie du porc, dont la paroi épaisse résiste aux longues heures de pochage qui suivent la maturation. La forme sphérique, ligaturée en huit ou en seize quartiers selon l’usage de l’artisan, n’a aucun équivalent dans le reste du recueil pour une saucisse.

Le produit est documenté à la cour d’Este dès le tournant du XVIᵉ siècle. Une lettre de Laurent le Magnifique à Ercole Iᵉʳ d’Este, citée par les sources locales contemporaines, en serait la première mention écrite. Le maître d’hôtel Cristoforo da Messisbugo, dans Banchetti, composizioni di vivande e apparecchio generale décrit une préparation de mortadelle di carne incorporant du vin dans la mêlée que la tradition ferraraise considère comme l’ancêtre direct de la salama. Les épices employées - cannelle, clou de girofle, muscade - étaient à cette époque assez coûteuses pour en réserver la consommation aux tables aristocratiques. La parenté avec le profil aromatique du cotechino et du zampone modénais (voir ces fiches) inscrit la salama dans une cuisine émilienne de la Renaissance qui privilégie les épices chaudes là où le reste de l’Europe charcutière s’en tient au poivre et aux herbes.

Le produit reçoit en 1761 sa première description gastronomique précise, dans L’agricoltore ferrarese de Don Domenico Chendi, curé de Tresigallo, qui consacre le chapitre de décembre à la fabrication domestique de la saucisse, à sa forme ronde et à sa consommation à la cuillère. Onze ans plus tard, le magistrat ferrarais Antonio Frizzi lui consacre La Salameide, un poème burlesque imprimé à Venise en deux cents exemplaires, dans lequel il qualifie la mêlée de porphyre tendre, image qui résume bien l’aspect rouge sombre et marbré de la chair une fois cuite. Cette densité littéraire est exceptionnelle pour une charcuterie : peu de saucisses européennes, à l’exception de la mortadella, peuvent revendiquer une telle continuité documentaire entre la cour Renaissance et l’érudition gastronomique du XVIIIᵉ siècle.

La technique de fabrication présente deux particularités. La maturation, d’abord, dure au moins six mois selon le cahier des charges IGP, mais la tradition réclame plutôt huit à douze mois, dans des locaux frais et sombres où la salama développe en surface une couche de moisissures naturelles que l’on brosse avant cuisson. Le test de la piombatura (du verbe piombare, plonger) consiste à immerger la salama dans de l’eau froide avant la cuisson : si elle coule, la maturation s’est bien déroulée ; si elle flotte, des poches d’air se sont formées à l’intérieur, ce qui signal que la chair pourrait être rance. Ce contrôle, transmis de génération en génération, est consigné dans toutes les sources locales et utilisé par les producteurs artisanaux. La cuisson, ensuite, se fait sans piqûre, contrairement à celle du cotechino : la vessie ne doit pas être percée, sous peine de voir le jus se disperser dans l’eau de pochage. La salama est suspendue dans un linge à une cuillère en bois posée sur les bords de la marmite, immergée mais sans contact avec le fond ni les parois, pendant quatre à huit heures, selon la taille et la durée de maturation.

Une version précuite sous vide a été développée pour répondre à la difficulté que pose, dans les cuisines domestiques contemporaines, une cuisson de plusieurs heures, incompatible avec la vie moderne.

La salama se sert traditionnellement en hiver, en plat unique, compte tenu de sa richesse, accompagnée d’une purée de pommes de terre arrosée d’une cuillerée de son jus rouge. Une variante d’été, le salama da taj (de tagliare, couper), se consomme crue en fines tranches, comme un saucisson, avec du melon ou des figues, dans un usage qui rappelle la pratique aigre-douce de la Renaissance ferraraise. La communauté juive d’Este, présente depuis des siècles à Ferrare, en a produit une variante casher attestée par les sources locales. Le produit reste très peu diffusé hors d’Émilie-Romagne : sa technique de cuisson exigeante, sa relative confidentialité et l’absence d’un équivalent industriel exportable expliquent sa présence quasi nulle sur les marchés internationaux, y compris au sein de la diaspora italienne.

Le livre

Les 144 recettes et leurs histoires, réunies en un seul volume.

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