Péninsule Ibérique
13 fichesL'arrivée du piment d'Amérique, rapporté à Séville par Christophe Colomb en 1493, a transformé la charcuterie de la péninsule en l'espace de deux siècles. Séché et réduit en poudre, il devient le pimentón ; fumé lentement au chêne vert dans les fumoirs d'Estrémadure, il donne le pimentón de la Vera. De cette épice dépendent aujourd'hui la couleur, le goût et la conservation de la majeure partie des saucisses ibériques : sans elle, le chorizo, la sobrassada et le chouriço n'auraient pas la forme qu'on leur connaît.
La péninsule n'a pas seulement adopté le piment ; elle l'a réexporté. Le chorizo a traversé l'Atlantique avec les colons espagnols et s'est métamorphosé au Mexique, sous l'effet du piment ancho (un piment doux, fruité présentant des notes profondes de cacao, de café, de réglisse et de fruits secs) et du vinaigre de canne, au point que ses créateurs sévillans ne le reconnaîtraient à peine. La linguiça a suivi les caravelles portugaises jusqu'au Brésil, à Goa et aux îles de l'océan Indien, laissant à chaque escale une variante propre, comme le chouriço goanais, né de la rencontre entre la technique ibérique et le vinaigre de palme du Konkan. Le détail de ces routes du piment est retracé dans le chapitre « Les circulations ».
Une strate aromatique plus ancienne précède le piment. Huit siècles de présence arabe ont laissé dans la péninsule des traces que la Reconquista a ralenties sans les effacer : le cumin de certains chorizos du sud, le vinaigre employé comme agent de conservation, les épices chaudes des morcillas andalouses témoignent d'une circulation culinaire dense entre al-Andalus et le reste de la péninsule, antérieure à 1493.
L'alheira et la farinheira portugaises forment un cas à part. En 1497, après que le roi Manuel Iᵉʳ eut imposé la conversion des Juifs du Portugal, les cristãos-novos fabriquèrent des saucisses dont l'apparence imitait la charcuterie de porc mais dont la composition n'en contenait pas : volaille, pain et épices pour l'alheira, farine et graisse pour la farinheira. Conçues comme une preuve de conformité religieuse devant les inspecteurs de l'Inquisition, elles sont aujourd'hui protégées par plusieurs IGP régionales et fabriquées sans lien avec leur contexte d'origine.
La diversité interne de la péninsule résiste à toute synthèse. L'Espagne produit à elle seule des types qui n'ont parfois en commun que le porc et le pimentón : la sobrassada de Mallorca, pâte à tartiner dont la teneur en lard atteint 70 %, ne ressemble en rien au botillo del Bierzo, farci de côtes entières et fumé au châtaignier ; la chistorra basque, fine et consommée en quelques jours, s'oppose au salpicão portugais, fait de morceaux de longe séchés pendant plusieurs semaines. Le Portugal, de son côté, a structuré presque toute sa charcuterie autour de la macération en massa de pimentão, une pâte de paprika, d'ail et de vin que les traditions espagnoles voisines ignorent. C'est sans doute le trait qui distingue le plus nettement la charcuterie portugaise du reste de la péninsule.
Les flux se sont aujourd'hui inversés. La linguiça brésilienne, transformée au fil de deux siècles, revient dans les épiceries des communautés luso-brésiliennes d'Europe ; le chorizo mexicano, devenu méconnaissable, se trouve dans les boutiques latino-américaines de Madrid ou de Barcelone ; la sobrassada de Mallorca, longtemps confinée à son archipel, figure depuis les années 2010 aux cartes de restaurants de Londres, Paris et New York.
Chistorra / Txistorra
Fine saucisse basque et navarraise, dont la teneur en pimentón est nettement plus élevée que celle du chorizo fresco. Le boyau de mouton très fin permet une cuisson rapide à la plancha. Omniprésente dans les bars à pintxos.
Chorizo Fresco
Version fraîche du chorizo espagnol, colorée au pimentón et parfumée à l’ail. Le pimentón, arrivé d’Amérique au XVIe siècle, a remplacé le poivre noir qui assaisonnait les saucisses ibériques depuis l’Antiquité.
Longaniza
Saucisse fine et longue, plus maigre que le chorizo, sans paprika, dont l’assaisonnement varie d’une région à l’autre : anis en Aragon, poivre noir en Catalogne, ail et origan à Valence. Son nom, comme celui de la luganega, vient du latin lucanica.
Morcilla de Burgos
Boudin noir espagnol garni de riz et d’oignons. Le riz, absent des boudins noirs français et britanniques, absorbe le sang et les graisses, ce qui confère à la morcilla sa consistance particulière.
Butifarra Negra
Boudin noir catalan assaisonné d’épices orientales (cannelle, clou de girofle, muscade), héritage des routes commerciales médiévales qui approvisionnaient Barcelone. La version de Vic est la plus réputée.
Sobrassada de Mallorca
Saucisse à tartiner de Majorque, dont la proportion de matière grasse et de pimentón produit une pâte rouge onctueuse qui ne se solidifie jamais. La sobrassada de cerdo negro (porc noir majorquin) bénéficie d’une IGP.
Salchicha de Huelva
Saucisse de porc ibérique, produite dans les dehesas de la Sierra de Aracena, où les porcs sont nourris aux glands. L’huile d’olive entre dans l’assaisonnement, ce qui est rare dans la charcuterie espagnole.
Chouriço Português
Saucisse fumée portugaise au paprika et à l’ail, plus grosse que la linguiça. Sa diffusion coloniale a engendré des variantes au Brésil, à Goa, en Angola et au Mozambique, toutes présentes dans ce recueil.
Linguiça Portuguesa
Saucisse fine et longue dont le nom dérive du latin lucanica, étymologie commune à la luganega lombarde et au loukaniko grec. Plus modeste que le chouriço, elle fait partie de la composition du cozido à portuguesa (pot-au-feu).
Alheira
Saucisse de pain, de volaille et de viande, créée au XVe siècle par les Juifs convertis de force (cristãos-novos) pour simuler la consommation de porc aux yeux de l’Inquisition. La région de Trás-os-Montes en produit toujours la version de référence.
Farinheira
La seule préparation de ce recueil, dont la mêlée ne contient aucune viande maigre, mais une pâte de farine, de graisse de porc fondue et de paprika, embossée et fumée. Comme l’alheira, elle fut conçue pour être pendue dans la cheminée et sauver les apparences.
Morcela Portuguesa
Boudin noir portugais fumé, assaisonné de cumin et de clou de girofle. Les recettes varient d’une province à l’autre : certaines incluent du riz, d’autres du pain.
Paio
Grosse saucisse fumée élaborée à partir de filet mignon ou de longe de porc entiers, marinés au paprika et au vin. Le paio se tranche finement et se consomme le plus souvent froid.