Asie de l’Est et du Sud-Est
15 fichesLes saucisses de cette zone ne sont pas des importations européennes. Les saucisses séchées chinoises sont attestées dès les premiers siècles de notre ère, avec une description détaillée dans le Qimin Yaoshu (vers 544 apr. J.-C.), encyclopédie agricole chinoise contemporaine de la compilation du De re coquinaria dans le monde romain tardif. La fermentation lactique de la viande crue, pratiquée en Thaïlande et au Vietnam depuis des générations, repose sur une maîtrise technique dont les principes sont comparables à ceux des fermentations fromagères méditerranéennes, développée indépendamment. Le chapitre « Les origines » illustre cette ancienneté.
La zone se distingue par la coexistence, dans un espace géographique continu, de logiques charcutières très différentes. La Chine a développé la conservation par dessiccation et par l’alcool. La Thaïlande et le Vietnam ont placé la fermentation lactique de la viande crue au cœur de leurs traditions, produisant des préparations dont l’acidité marquée n’a pas de parallèle dans les charcuteries européennes. L’Indonésie a intégré les épices de sa cuisine cérémonielle (galangal, curcuma, citronnelle) dans des saucisses dont le profil est reconnaissable comme balinais dès la première bouchée. Ces traditions ne descendent pas les unes des autres : elles se sont développées en parallèle, tout en entretenant des échanges documentés.
Les contacts avec l’Europe ont laissé des traces, sans en constituer l’origine principale. La présence française en Indochine au XIXe siècle a pu affiner certaines techniques de la charcuterie vietnamienne, mais le chả lụa, émulsion de porc pilonnée et cuite à la vapeur, est une préparation ancienne qui ne dérive pas directement de la mortadella bolognaise. La présence espagnole aux Philippines a donné naissance à une famille de longanisas dont la diversité régionale actuelle ne ressemble plus au modèle ibérique. Dans chaque cas, le produit importé a été transformé en une à deux générations.
Le Japon constitue le cas de transfert le plus précisément daté. En 1918, un fonctionnaire de l’Institut national de l’industrie animale, Yoshifusa Iida, fut envoyé au camp de prisonniers allemands de Narashino pour y apprendre les techniques charcutières auprès du maître charcutier Karl Jahn et de ses compagnons, internés depuis 1915. Les ajouts de sauce soja, de mirin et de dashi à la technique allemande de base ont donné à la saucisse japonaise un assaisonnement typique, et la conscience de son origine germanique a presque entièrement disparu.
La documentation de cette zone est plus fragmentaire que celle des sections européennes : les sources écrites sur les traditions charcutières asiatiques sont moins accessibles en langues occidentales, les protections géographiques de type IGP sont quasi absentes (à l’exception de la Chine) et la traçabilité des préparations transmises oralement est difficile à établir. Ce déséquilibre ne reflète pas une moindre richesse des traditions concernées.
Lap Cheong (臘腸)
Saucisse séchée cantonaise au goût sucré-salé, parfumée à l’alcool de riz et à la sauce soja.
Saucisse du Sichuan (四川香腸)
Saucisse séchée et fumée au poivre du Sichuan et au piment, plus épicée et moins sucrée que le lap cheong cantonais. Le poivre du Sichuan produit l’engourdissement (málà) caractéristique de la cuisine de la province.
Saucisse de Harbin / Hongchang (哈尔滨红肠)
Saucisse fumée de porc à l’ail, introduite à Harbin en 1909 par la fabrique russe Churin. Le transfert de technologie est documenté avec précision. Elle se tranche froide et se mange avec du dalieba, le pain russe au levain de Harbin.
Gyurma / Saucisse du Tibet (藏香腸)
Boudin de sang de yak (ou de mouton) à la tsampa (farine d’orge grillée), embossé dans un boyau de yak. Préparation d’altitude, liée à l’abattage hivernal dans les campements nomades tibétains.
Sundae (순대)
Boudin coréen aux vermicelles de patate douce (dangmyeon), au sang de porc et aux légumes.
Arabiki (粗びき)
Saucisse de porc à hachage grossier, légèrement fumée et parfumée aux condiments japonais. Omniprésente dans les konbini (supérettes japonaises), les bentos et la cuisine domestique japonaise.
Gyoniku Sōsēji (魚肉ソーセージ)
Saucisse de poisson japonaise, embossée dans un film synthétique, puis pochée à haute température pour une conservation à température ambiante.
Longganisa (Longaniza Filipina)
Famille de saucisses dont chaque région des Philippines a sa propre version. Le nom descend de la longaniza espagnole ; le contenu ne lui ressemble plus guère.
Urutan
Saucisse de porc balinaise fumée, épicée au galangal, au curcuma et à la citronnelle. Propre à la communauté hindoue de Bali, elle est associée aux cérémonies et au babi guling (cochon de lait rôti).
Sai Ua (ไส้อั่ว)
Saucisse du nord de la Thaïlande, dont la mêlée contient de la citronnelle, du galanga, des feuilles de combava et de la pâte de curry rouge. Sur les marchés de nuit de Chiang Mai, elle est grillée et tranchée à la demande.
Shan sausage / Sai long phik (ရှမ်းဆောင်)
Saucisse de porc aux herbes fraîches de l’État Shan , cousine birmane du sai ua thaïlandais. Grillée sur charbon et servie avec du riz gluant.
Sai Krok Isan (ไส้กรอกอีสาน)
Saucisse fermentée du Nord-Est thaïlandais. Le porc et le riz cuit fermentent naturellement pendant quelques jours, développant une acidité qui constitue l’identité même du produit.
Naem (แหนม)
Saucisse fermentée acidulée du nord et du nord-est de la Thaïlande, à base de porc cru et de riz gluant. Consommée crue (après fermentation) ou grillée. Elle se distingue du sai krok Isan par sa composition et son degré de fermentation.
Chả Lụa / Giò Lụa
Émulsion de porc pilonnée, cuite à la vapeur, dans des feuilles de bananier. La tradition vietnamienne fait remonter sa fabrication au XVIe siècle, dans le village d’Ước Lễ près de Hanoï.
Nem chua (Nem cái)
Saucisse fermentée crue de porc haché et de couenne, enveloppée dans des feuilles de bananier. La fermentation lactique, de trois à cinq jours, produit son acidité caractéristique.