Europe de l’Ouest
37 fichesLa lucanica romaine est le fil conducteur de la plupart des saucisses de cette section. Son nom, attesté dès le Iᵉʳ siècle av. J.-C. chez Varron et Cicéron, puis dans le De re coquinaria (recueil compilé entre le IVᵉ et le Vᵉ siècle sous le nom d'Apicius), s'est déformé au gré de sa diffusion le long des voies romaines, donnant la luganega en Lombardie, la linguiça au Portugal, la longaniza en Espagne. Chacune a ensuite suivi sa propre trajectoire, mais le point de départ commun reste lisible dans le vocabulaire : la luganega monzese, vendue au mètre dans les boucheries lombardes, n'a plus grand-chose à voir avec la recette antique, et son nom seul en garde la trace.
Parmi les onze zones retenues, l'Europe de l'Ouest se distingue par le degré de codification de sa charcuterie. La Frankfurter würstchen ne peut légalement être produite qu'aux abords de Francfort ; la Thüringer rostbratwurst doit, selon son cahier des charges, mesurer entre 15 et 20 cm et contenir au moins 51 % de matières premières originaires de Thuringe ; la saucisse de Morteau se reconnaît à sa cheville de bois réglementée. Ces cahiers des charges, plus ou moins formalisés, prolongent une tradition née au Moyen Âge : un statut du conseil municipal de Nuremberg, en 1313, imposait déjà l'usage exclusif de la longe de porc pour l'ancêtre de la Nürnberger et confiait son contrôle à des bouchers jurés, qui jetaient à la Pegnitz les pièces non conformes. Les protections géographiques récentes (IGP, AOP, STG) sont plus nombreuses ici que partout ailleurs dans le recueil, moins par la supériorité des produits que par l'effet d'une organisation corporative ancienne et d'un cadre juridique européen qui, depuis 1992, a fourni les outils pour formaliser des usages jusque-là transmis oralement.
L'assaisonnement dominant varie peu d'une tradition à l'autre : poivre noir ou blanc, muscade, macis, carvi et marjolaine forment la constante aromatique des saucisses d'Allemagne, d'Autriche, des Pays-Bas et de Suisse. Cette base n'a pourtant pas toujours prévalu. Les routes commerciales médiévales qui approvisionnaient Venise, Gênes et les foires de Champagne en épices d'Orient ont laissé une empreinte durable sur certaines charcuteries du sud, comme la cannelle, le clou de girofle et la muscade des butifarras catalanes, ou le fenouil sauvage des salsicce toscanes. L'arrivée du piment américain au XVIᵉ siècle, par la péninsule Ibérique, a modifié les profils de façon sélective : le pimentón s'est imposé en Espagne et a gagné la charcuterie portugaise, tandis que l'Europe germanique et les îles britanniques y sont restées largement imperméables. La séparation entre les cuisines qui ont adopté le piment et celles qui l'ont ignoré traverse encore la zone aujourd'hui.
Le fumage suit une géographie qui recoupe approximativement les anciens territoires germaniques : systématique en Alsace, en Franche-Comté, en Westphalie, en Basse-Saxe et dans les cantons suisses, il reste absent ou marginal dans les traditions méditerranéennes françaises et italiennes. Le hêtre domine, à quelques exceptions près : le résineux (épicéa ou sapin) pour la Morteau, et le cerisier pour certaines productions artisanales germaniques. Ces techniques ont parfois voyagé loin jusqu'au Japon, où la charcuterie de type allemand remonte à des charcutiers allemands faits prisonniers en 1914, comme le détaille la section Asie de l'Est.
Les migrations des XIXᵉ et XXᵉ siècles ont exporté ces techniques vers tous les continents. Les Acadiens, déportés de Nouvelle-Écosse en 1755 puis dispersés dans les colonies britanniques, en Angleterre et en France, gagnèrent la Louisiane par vagues entre 1764 et 1785 et y transplantèrent l'andouille française, devenue l'andouille cajun fumée au bois de pacanier. Les immigrants calabrais introduisirent au Brésil la linguiça calabresa, aujourd'hui l'une des saucisses les plus produites en Amérique latine. Les immigrants allemands fondèrent aux États-Unis et en Australie des traditions de bratwurst qui évoluèrent ensuite de façon autonome. Dans chaque cas, le produit d'origine est resté reconnaissable une génération ou deux avant de se transformer au contact des ingrédients locaux, du climat et des goûts d'accueil. Ce recueil documente ces migrations européennes plus abondamment que les autres, chinoises, ottomanes ou africaines, parce que les sources écrites et la documentation réglementaire y sont plus riches ; ce déséquilibre constitue une limite assumée de l'ouvrage.
Les îles britanniques se distinguent de la tradition continentale. L'incorporation de rusk à hauteur de 10 à 15 % dans les saucisses de porc, le gruau d'avoine du black pudding, ou la forme moulée sans boyau de la lorne sausage (qui, faute d'embossage, sort du périmètre de ce recueil) tiennent à un contexte où la saucisse est un élément du petit-déjeuner complet plutôt qu'une préparation autonome. L'influence de l'Empire a essaimé jusqu'en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada anglophone. Les flux se sont depuis inversés ou croisés : la merguez est produite et consommée en France à des volumes comparables à ceux de certaines saucisses régionales, la nduja figure aux menus londoniens, le chorizo mexicano se fabrique dans les grandes villes européennes.
Luganega / Luganiga
Saucisse fraîche du nord de l’Italie, présentée enroulée en spirale et coupée à la longueur demandée. Son nom dérive du latin lucanica, dont la diffusion romaine a donné naissance à la linguiça, la longaniza, le loukaniko et une douzaine d’autres spécialités sur trois continents.
Cotechino
Grosse saucisse à cuire de Modène dont la couenne, incorporée à la mêlée, fond en gélatine pendant la cuisson prolongée. Sa création est liée au siège de Mirandola en 1511, au cours duquel les assiégés auraient abattu et transformé les derniers porcs de la ville.
Sanguinaccio salato
Boudin de sang à cuire, présent dans toute la péninsule sous de multiples noms régionaux. Sa préparation accompagne traditionnellement l'abattage hivernal du cochon.
Sanguinaccio dolce
Boudin sucré au sang de porc, au chocolat et aux épices, traditionnellement préparé pour le Carnaval. Cas unique dans la charcuterie occidentale : une saucisse de sang inscrite au registre du dessert.
Mortadella Bologna
La mortadella est une charcuterie cuite de grand format, parsemée de dés de gras de gorge nacrés.
Nduja
Saucisse calabraise à tartiner. La proportion de piment est si élevée qu’elle confère au produit sa couleur rouge, sa consistance et son caractère.
Salsiccia fresca
Cette saucisse fraîche italienne n’a pas de recette officielle. Chaque boucher, chaque région, compose la sienne, mais comprend le plus souvent des ingrédients tels que le fenouil sauvage en Toscane, le piment en Calabre et du vin blanc en Vénétie.
Zampone
Un pied de porc entier, désossé, gratté et farci de la même mêlée que le cotechino. Le contenant change tout : la peau du pied, plus épaisse qu’un boyau, libère un collagène abondant à la cuisson, qui confère au zampone son caractère fondant.
Salama da sugo
Saucisse à cuire de Ferrare, embossée dans la vessie du porc, à la mêlée mêlant viande maigre, gras, foie et langue, longuement maturée, puis pochée pendant plusieurs heures avant d’être servie à la cuillère sur de la purée.
Bratwurst
La saucisse grillée allemande par excellence, déclinée en des dizaines de variantes régionales dont plusieurs sont protégées par des IGP. Un règlement de la ville de Nuremberg fixait déjà la composition des saucisses locales en 1313.
Frankfurter würstchen
Saucisse de porc pur, légèrement fumée au bois de hêtre, dont l’appellation est protégée en Allemagne : seuls les producteurs de la région de Francfort peuvent légalement utiliser le nom. C’est l’ancêtre du hot-dog américain, qu’elle ne reconnaîtrait probablement plus.
Nürnberger rostbratwurst
Petite saucisse de Nuremberg dont le cahier des charges IGP fixe la longueur entre 7 et 9 cm et le poids entre 20 et 25 g. La marjolaine en est l’épice dominante et obligatoire.
Weißwurst
Saucisse blanche de Munich, pochée et non fumée, dont la tradition locale veut qu’elle soit consommée avant midi. Sa création est attribuée à un aubergiste de la Marienplatz qui aurait improvisé la recette un dimanche de février 1857, faute de boyaux adéquats.
Bockwurst
Saucisse pochée de veau et de porc, berlinoise par adoption mais d’origine bavaroise, dont le nom renvoie à la bière bock avec laquelle elle fut longtemps consommée au printemps.
Knackwurst
Saucisse courte et trapue, fortement aillée, dont le nom vient du verbe knacken : le bruit que produit le boyau naturel sous la dent. Le même mot a donné son nom au knack alsacien.
Leberwurst
Saucisse de foie à tartiner, classée parmi les wursts selon la nomenclature allemande. La tradition française la rangerait plutôt parmi les pâtés. L’expression Beleidigte Leberwurst spielen (jouer la saucisse de foie vexée) désigne en allemand courant quelqu’un qui boude.
Currywurst
Ce n’est pas une saucisse au curry, mais une bratwurst découpée en rondelles et nappée d’une sauce tomate au curry en poudre. Incontournable à Berlin, la ville lui a consacré un musée.
Käsekrainer
Saucisse viennoise créée dans les années 60, fourrée de dés de fromage qui fondent à la cuisson et forment des poches coulantes. Produit des würstelstände, les stands de rue nocturnes de Vienne.
Cervelat
Saucisse nationale suisse, aussi présente au barbecue de la fête nationale (1er août) qu’au pique-nique scolaire. Son nom dérive du latin cerebellum, la cervelle, ingrédient disparu de la recette depuis longtemps. On la reconnaît aux deux incisions en croix pratiquées à chaque extrémité avant la cuisson.
Rookworst
Saucisse fumée néerlandaise, associée de façon quasi obligatoire au stamppot (purée de pommes de terre et de légumes) pendant les mois d’hiver. Son nom signifie littéralement « saucisse fumée ».
Saucisse de Strasbourg (Knack)
Saucisse fine alsacienne à la peau craquante, légèrement fumée au bois de hêtre. C’est la saucisse la plus consommée en France, après la saucisse de Toulouse, et une saucisse incontournable de la choucroute.
Cervelas
Grosse saucisse pochée dont les versions alsaciennes et lyonnaises (nature, servie tiède en salade) coexistent sous le même nom sans se ressembler beaucoup.
Saucisse de Morteau
Saucisse fumée au bois de résineux dans les tuyés, grandes cheminées des fermes franc-comtoises. La cheville de bois qui ferme l’une de ses extrémités est devenue son signe distinctif dans le cahier des charges IGP.
Saucisse de Montbéliard
Le carvi est ce qui la sépare de sa voisine, la Morteau ; cette épice d’Europe centrale trahit une histoire distincte du Pays de Montbéliard, longtemps rattaché au Wurtemberg.
Saucisse de Toulouse
Saucisse fraîche de porc grossièrement haché, assaisonnée de sel, de poivre et parfois de muscade. La recette est des plus simples et ne contient rien de compliqué ; elle est l’ingrédient indispensable du cassoulet.
Chipolata
Petite saucisse fine dont le nom vient de l’italien cipollata, originellement un plat aux oignons. Le mot désignait alors la garniture entière, et non la saucisse seule.
Boudin Blanc
Saucisse pochée de viandes blanches, de crème et d’œufs, dont la composition varie considérablement d’une région à l’autre. Sa consommation est saisonnière : elle apparaît sur les tables à Noël et disparaît en janvier.
Boudin Noir
Saucisse de sang de porc dont chaque région française défend sa version : aux oignons en Île-de-France, aux pommes en Normandie, aux châtaignes en Auvergne. C’est l’une des préparations charcutières les plus anciennes au monde.
Andouille
Grosse charcuterie cuite-fumée de chaudins et d'autres pièces du tube digestif du porc, embossée dans un boyau gros, fumée au bois de hêtre, pochée puis affinée.
Andouillette
Saucisse de chaudins de porc (le gros intestin), découpés en lanières dans le sens de la longueur et dressés à la main dans un boyau naturel. L’Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique (AAAAA) décerne un label 5A aux productions jugées conformes à la tradition.
Diot de Savoie
Saucisse des vallées savoyardes dont la mêlée incorpore du blanc de poireau sué au beurre et du vin blanc local. Elle se cuit en cocotte au vin blanc et aux oignons, puis se sert souvent avec des crozets ou de la polenta.
Figatellu
Saucisse corse dont le foie de porc représente entre 30 et 50 % de la mêlée. Fumée dans le fucone, elle se consomme grillée sur des braises de châtaignier ou crue après séchage.
Bangers
Le nom date du rationnement de la Seconde Guerre mondiale : les charcutiers compensaient le manque de viande par un excès d’eau et de rusk (chapelure séchée), ce qui faisait éclater les saucisses dans la poêle (to bang).
Cumberland Sausage
Saucisse en spirale continue, jamais sectionnée à l’embossage, pouvant atteindre cinquante centimètres de long. Protégée par une IGP depuis 2011. Le hachage est grossier, le poivrage généreux.
Lincolnshire Sausage
Saucisse dont la sauge fraîche est l’épice dominante. Sa demande d’IGP a été rejetée parce que le nom était déjà utilisé par des fabricants industriels.
Black Pudding
Boudin noir britannique, auquel l’ajout d’avoine ou d’orge confère une consistance plus ferme que celle de son cousin français. Ceux de Bury (Lancashire) et de Stornoway (Écosse, IGP) sont les plus connus.
Haggis
Panse de mouton farcie d’abats (cœur, foie, poumons), d’avoine et d’oignons. Robert Burns lui consacra un poème en 1786, et les Écossais le récitent chaque 25 janvier en découpant le haggis au couteau.